A Mayotte, les enfants étrangers isolés vivent dans une précarité extrême

Cent-unième département français depuis 2011, Mayotte a entamé depuis deux décennies sa complexe mutation d’une société traditionnelle à un modèle occidental moderne. Si pour les enfants mahorais les lois de la République s’y appliquent de mieux en mieux, la situation des enfants étrangers isolés est très alarmante.

Jusqu’en 1995, les habitants des îles de l’archipel des Comores pouvaient aller de l’une à l’autre sans autre formalité administrative. Mais à partir de cette date, l’instauration du visa « Balladur » entre Mayotte et les autres îles a plongé dans la clandestinité de nombreuses personnes sans décourager pour autant les prétendants à une vie meilleure.


A partir de 2005, les objectifs français de reconduite à la frontière sont allés crescendo, et Mayotte a largement nourri les chiffres. Or, les adultes reconduits laissent souvent derrière eux des enfants à une parentèle élargie dans l’espoir qu’ils auront leur chance et de revenir plus tard. « Chaque année, on repère entre 2000 et 3000 mineurs en situation d’isolement, soit presque autant que sur le territoire hexagonal. Leur situation peut se stabiliser dans le courant de l’année, si la maman parvient à revenir par exemple. Mais en moyenne entre 500 et 800 mineurs sont en grand isolement. Or, le conseil général seul n’a et n’aura jamais les moyens de gérer cette situation si l’Etat ne montre pas une volonté politique de prendre en charge et de protéger ces mineurs« , explique Philippe Duret, directeur général de Tama, une association maoraise créée en 2003 qui lutte contre toutes les exclusions, notamment dans le champ de la protection de l’enfance.

« Les enfants grandissent comme des herbes sauvages »

La déstructuration de la société mahoraise est aussi en cause dans le phénomène : « les jeunes sont beaucoup moins encadrés par les aînés du fait de l’arrivée d’un modèle occidental qui ne correspond pas au mode traditionnel de prise en charge des enfants« , poursuit Philippe Duret. « Les jeunes se trouvent davantage livrés à eux-mêmes, en rupture familiale, en errance« . Chaque année, Tama prend en charge environ 500 enfants isolés, dont 80 % ont moins de 12 ans et vivent dans des conditions de précarité extrême. « Dans les familles dans lesquelles ils sont recueillis, il vivent dans des bidonvilles où ils n’ont qu’un endroit pour dormir et un repas par jour, sans eau ni électricité« , décrit le directeur. « Ils ont peu ou pas d’affection., ni cadre éducatif, surtout quand les enfants commencent à avoir 8, 10, 12 ans et des velléités d’émancipation. Ils grandissent comme des herbes sauvages, entre temps de scolarisation, quand la mère revient, et de déscolarisation, si la maman est de nouveau reconduite à la frontière et qu’ils sont pris en charge par une autre famille, ailleurs sur l’île… Ce sont des enfants déstructurés. »

Un accès aux loisirs inexistant

Pour la plupart, ces enfants ne sont pas pris en charge par l’aide sociale à l’enfance qui ne peut se concentrer que sur les cas en grand danger, pour lesquels il y a suspicion de maltraitance ou suspicion d’agression sexuelle. Selon Philippe Duret, « la protection de l’enfance sur le territoire de Mayotte, ce n’est pas la même chose qu’en métropole, et la Convention internationale des droits de l’enfant n’est pas pleinement appliquée. Mais les choses progressent, et on s’en approche beaucoup pour ce qui concerne la population régulière. » Un problème reste néanmoins entier pour tous les enfants de Mayotte, français ou étrangers : l’accès aux loisirs. Avec la moitié des 200 000 habitants de l’île âgée de moins de 18 ans, l’offre, notamment de prise en charge périscolaire, est proportionnellement inexistante. « Il y a vraiment quelque chose à faire là, estime le directeur de Tama. En termes de prévention, de repérage des publics les plus fragilisés, c’est là qu’il faut agir.« .

 

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