De la nécessité d’enseigner l’histoire coloniale

Pour l’historien Pascal Blanchard, tourner la page de notre histoire coloniale, c’est ouvrir le champ à un vide mémoriel qui ne peut que nourrir les rancoeurs et attiser les replis identitaires. De notre capacité à intégrer nos histoires plurielles dépendrait notre capacité à “faire peuple”. Explication en vidéo avec l’auteur de Sexes, races et colonies et co-réalisateur de Zoos humains.

Est-ce si important aujourd’hui de connaître l’histoire coloniale ?

Nous sommes dans un temps où regarder le passé colonial, ce n’est pas seulement dire que nous avons colonisé. C’est expliquer ce que la colonisation a produit, a fabriqué. Elle n’a pas fabriqué seulement la légitimité des puissances coloniales d’occuper des terres, elle a aussi déstructuré les individus, brisé des humanités, fabriqué un métissage-monde violenté. Elle a construit un monde dont nous sommes les enfants. Nous sommes à peine en train de commencer à comprendre que nous sommes les enfants de quelque chose qui a été d’une violence terrible. Nous en  percevons tout juste les effets dans le présent car nous commençons à peine à décoloniser notre histoire. Faut-il tourner la page en pensant que tout va s’oublier ? Non, car l’histoire de s’oublie pas, elle laisse des traces. Notre mission est d’aller aborder ces questions que nos aînés n’ont pas voulu aborder, pour arriver ensemble à la dépasser et ne pas entretenir les frustrations, les nostalgies, les rancœurs et les violences identitaires. C’est pour moi essentiel aujourd’hui. Je ne sais pas si j’ai raison mais je postule qu’il faut prendre ce cheminement-là pour arriver à dépasser les frustrations identitaires. Sinon, nous sommes condamnés à une guerre identitaire.

 

A l’école, pourquoi faut-il parler de ces histoires coloniales ?

Si vous les mettez de côté, ces gamins iront ailleurs chercher cette histoire.Ils iront sur le site de Dieudonné, ils iront voir chez Soral, ils iront voir chez les plus ultra comment ils racontent l’histoire à notre place. Le devoir de l’éducation est justement, avec beaucoup de gant, avec beaucoup de maîtrise, mais aussi avec beaucoup d’objectivité, d’être capable d’aller regarder ces questions. Ne nous leurrons pas, nous sommes rentrés dans un temps de la mondialisation des images et des savoirs. Et si nous ne sommes pas capables d’appréhender ces questions, d’autres à notre place rempliront ce vide mémoriel, et pas forcément avec pédagogie.

 

A quoi bon créer un musée de l’histoire coloniale ?

Nous sommes dans un pays, où il n’y a ni lieu de mémoire ni lieu de savoir sur cette part de notre histoire. Il n’y a pas de musée d’histoire coloniale dans ce pays. Et on s’étonne que les mémoires soient douloureuses, que les gens soient dans les frustrations, que les nostalgies coloniales perdurent ?

Un pays qui n’est pas capable de mettre son histoire au musée est un pays qui a mal à sa mémoire ! Si vous n’êtes pas capable d’emmener une classe dans un lieu de mémoire ou dans un lieu de savoir, vous êtes donc incapable de faire que cette histoire soit entendue et audible. Vous allez créer d’un côté une forme de pseudo-nostalgie, de méconnaissance du sujet et de l’autre une frustration extrême. C’est pourquoi je pense que le savoir est la meilleure des clés pour déconstruire ce passé colonial.

Rentrer au musée, pour tous ces gamins qui se sentent exclus de l’histoire de France, c’est quelque part “avoir une place”.  A partir du moment où vous la récusez, vous leur expliquez qu’ils n’ont pas de place dans l’histoire nationale. On ne se met pas assez à la place du gamin de 12-13 ans qui entend parler de l’histoire de France et de “Nos ancêtres les Gaulois”. Lui, il cherche sa place dans l’histoire de France. Lilian Thuram le dit très bien : c’est quand il est arrivé en France, qu’il est devenu noir, à l’école. Avant il ne l’était pas. Là d’un seul coup, il écoute les cours et il dit « waouh, les noirs en France, c’était donc ça ! ». C’est compliqué pour les enseignants de raconter  l’histoire coloniale, ses luttes, ses oppositions, Césaire, Senghor, Habib Benglia.. et les indépendances. Non, la France n’a pas “donné” les indépendances. Oui, on a brûlé des villages en Côte D’Ivoire parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec la République française en 1949, et Madagascar, c’est 80 000 morts en 1947.

Cette histoire-là, complexe,  fait partie de nous et d’un récit commun. Si ce récit n’est pas raconté, et n’a pas de lieu pour cela, il n’est pas légitime et n’est pas connu. Que se passe-t-il alors si vous n’avez pas les éléments tangibles de compréhension ?  Vous en faites quoi ? Soit au fond de vous-mêmes vous l’enfouissez et vous ne voulez plus le savoir, soit vous avez la rage. C’est normal non ?

Quand vous n’avez pas de place dans l’histoire, vous avez la rage. Car ce pays est le vôtre et vous n’êtes pas comme vos grand-parents qui sont pas venus d’ailleurs. Vous, nous êtes nés ici. Vous êtes, comme disait Jamel Debbouze « Icilien ».Vous êtes ici et pourtant cette histoire qu’on vous raconte n’est pas la vôtre. Comment peux-tu construire ton identité quand dans le pays où tu as grandi et où tu es né, tu n’as pas de place dans l’histoire ?

 

Pascal Blanchard est historien au sein de l’Achac, groupe de recherche

Depuis 1989, le Groupe de recherche Achac travaille sur plusieurs champs liés à la question coloniale et postcoloniale (idéologies politiques de la colonisation, développement des cultures coloniales et postcoloniales ; zoos humains et spectacles ethniques, représentations de l’altérité ; histoire militaire et troupes coloniales), mais aussi à l’histoire des immigrations des Suds à travers différents programmes.

Solidarité Laïque travaille en partenariat avec l’ACHAC, et promeut des outils pédagogiques autour de l’histoire coloniale et postcoloniale.

Retrouvez tous nos outils autour de la lutte contre le racisme et les discriminations

Suivez-vous sur les réseaux sociaux