Tunisie : laïcité, égalité, sur la voie de la démocratie

Après la révolution de la dignité, retour sur le processus de laïcisation en Tunisie, son contexte et ses freins. Une mise en perspective pour nourrir nos réflexions autour “des laïcités”.

Le rapport entre islam et laïcité est une question moins récente qu’il n’y paraît dans les pays arabes, même si elle a été particulièrement réactivée lors des bouleversements politiques de 2010-2011, en particulier en Égypte et en Tunisie. Les slogans entendus sur les places du Caire et de Tunis faisaient une large place à l’invocation de la laïcité comme corollaire jugé nécessaire à la libéralisation politique et à l’avènement des droits individuels alors réclamés dans la rue. La suite des événements a contrarié cette aspiration première, sauf peut-être en Tunisie, et de manière plus progressive encore au Maroc, deux pays dont la modernisation politique en cours semble suivre un chemin original au sein des pays arabes plutôt marqués par un certain conservatisme en matière de relations entre islam et État.

 

La liberté de conscience, première étape vers la laïcisation

Dans le concert des pays musulmans, la Tunisie a choisi une voie singulièrement originale, dans le droit fil des aspirations libérales exprimées au cours de l’hiver 2010-2011. Trois ans après les premiers événements, la nouvelle Constitution, âprement discutée, a été promulguée en 2014. Elle introduit un article absolument unique dans le monde arabe, qui, à lui seul, en légitimant la liberté de la conscience individuelle, ouvre la porte à une réelle laïcisation juridique de l’État tunisien, même si ses promoteurs se gardent bien de revendiquer explicitement le terme – considéré comme exagérément antireligieux – de laïcité. L’article 6 énonce ainsi que : « L’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane. L’État s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine et à la violence. Il s’engage également à s’y opposer. ».

 

L’Etat civil tunisien, prémisses d’un Etat laïque ?

Si l’on accepte l’idée que la laïcité se traduit essentiellement par ce principe politique qui établit une séparation institutionnelle stricte entre le pouvoir politique et les différentes institutions religieuses et qui les protègent mutuellement ; si l’on pense que ce principe est au fondement même des libertés individuelles et publiques, en garantissant, en particulier, la liberté de conscience et d’expression de chacun ; si enfin on soutient que ce principe fonde l’égalité de tous les citoyens devant l’État et devant la loi, quelles que soient leurs appartenances convictionnelles particulières, la République tunisienne est assurément une république laïque, même si elle s’en tient au qualificatif, politiquement moins connoté, d’État « civil ».

 

Il s’agit maintenant pour ses dirigeants de continuer résolument cette laïcisation de l’appareil juridico-politique en cours. Les récentes déclarations du président Béji Caïd Ebessi en faveur de l’égalité femmes-hommes, l’autorisation enfin donnée aux femmes tunisiennes d’épouser un non-musulman et la tentative d’égalitarisation successorale, sont des étapes importantes, même si les débats restent rudes entre sécularistes modernistes et islamistes conservateurs tunisiens.

 

La sécularisation de la société est toujours progressive

La situation de la Tunisie reste singulière et peu comparable aux situations des autres pays arabes où la laïcité peine à frayer son chemin. Car, il faut le rappeler :  seul l’approfondissement de l’État de droit, dont la neutralité religieuse et philosophique est un présupposé nécessaire au fonctionnement réellement démocratique, permettra d’accompagner pacifiquement la modernisation et la sécularisation progressive de la société. Cette politique volontariste peut pourtant se faire à la fois dans le respect d’une identité traditionnelle et dans le cadre d’un débat démocratique. Mais elle seule peut permettre à tous et à chacun de jouir de la liberté de croire ou de ne pas croire, et de bénéficier d’une réelle égalité de traitement, qu’ils soient femmes ou hommes, musulmans, chrétiens, ou même athées.

 

L’islam, entre identité religieuse et appartenance culturelle

De l’aspiration politique d’une partie du peuple à la laïcisation effective de l’État, il y a souvent un long chemin, qui passe nécessairement, ici comme ailleurs, par une très progressive sécularisation des sociétés considérées. Or celles-ci restent encore souvent très traditionnelles au sud de la Méditerranée. L’islam majoritaire, comme identité religieuse et appartenance culturelle à la fois, marque de son empreinte englobante ces espaces. Il gouverne les comportements des personnes qui les fréquentent, que ce soit dans leurs rapports personnels, familiaux ou sociaux. Les sociétés civiles, embryonnaires, sont encore fortement marquées par le conformisme social. La surveillance mutuelle et interpersonnelle qu’y s’y joue toujours puissamment de nos jours, que ce soit au sein des familles ou au cœur même des espaces publics, contrecarre durablement la culture de la liberté individuelle telle qu’elle s’est progressivement imposée de l’autre côté de la Méditerranée.

Les gouvernements enfin, souvent effrayés par l’essor inquiétant des courants fondamentalistes islamiques dans certaines parties de la société (en particulier chez les plus jeunes attirés par les sirènes d’internet et des réseaux sociaux), répugnent à bousculer exagérément leur population dans leurs habitudes séculaires ou encore à octroyer des libertés qui pourraient, à terme, les déstabiliser. Cependant les signes tangibles d’une timide – mais réelle – sécularisation de ces sociétés sont désormais visibles. La publicisation des conversions de musulmans au christianisme, les mouvements en faveur de l’égalité successorale des femmes, les contestations collectives de l’obligation de jeûne en période de ramadan en sont la preuve. L’éducation renforcée des populations et la mondialisation des échanges et des communications sont pour beaucoup dans cette évolution qui paraît inéluctable à terme, en dépit d’incontestables résistances sociales et institutionnelles.

 

Essentialiser l’islam est une erreur

Il faut, en effet, éviter d’essentialiser l’islam et de continuer paresseusement à penser que ce serait une religion fatalement incompatible avec le principe de laïcité. Cette posture très en vogue, est pourtant portée à la fois par les dirigeants de ces pays et leurs adversaires politiques et religieux, ainsi que par plusieurs de leurs interlocuteurs européens et la vox populi. L’expérience passée des États laïcs autoritaires issus de la décolonisation (Égypte nassérienne, Irak et Syrie baasistes, Algérie du FLN, etc.) ou non (Turquie kémaliste), a contribué à introduire cette idée que l’islam était une religion particulièrement rétive à la modernité séculière et qu’il fallait donc le contrôler strictement, à la fois d’un point de vue politique et social. Avec le succès de la révolution islamique iranienne à la fin des années 70, l’affirmation identitaire des populations immigrées de culture islamique en Europe au cours des années 80 et l’émergence d’un terrorisme djihadiste mondialisé depuis les années 90, la peur d’un « retour du religieux » proprement islamique s’est largement répandu en Occident. Le fondamentalisme à la fois religieux et moral dont quelques-uns de ces mouvements sont porteurs, associé à la violence spectaculaire et sanguinaire de certains d’entre eux, a durablement effrayé nos contemporains, qui y ont vu une menace pour leur mode de vie profondément individualiste et sécularisé. La pensée développée alors par l’américain Samuel Huntington sur le « clash des civilisations » a donné une base théorique à cette appréhension. L’immobilisme politique des États du monde arabe n’a pas contribué à arranger les choses et l’échec presque complet du mouvement de contestation des printemps arabes non plus. Aucun de ces pays n’a véritablement renoncé à la référence au code pénal unifié de 1996, influencé par le supposé droit islamique (la fameuse « charia »).

 

Valentine Zuber est Directrice d’études à l’École Pratique des Hautes Études (PSL Research University), titulaire de la chaire de « Religions et relations internationales ».

De Valentine Zuber : La laïcité en débat. Au-delà des idées reçues, Paris, Le Cavalier bleu, 2017  et  La Laïcité en France et dans le monde, Paris, La Documentation photographique, 2017.

 

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