Au Cameroun, l’éducation à l’épreuve du multilinguisme [interview]

Avec la moitié de la population qui a moins de 15 ans et un accroissement annuel de sa population de 2,1 % par an, les besoins en matière d’éducation au Cameroun sont très élevés. Mais les disparités liées au multilinguisme, aux régions et à la localisation urbaine ou rurale entraînent de fortes inégalités d'accès à l'éducation. Maurice Angelo Phouet Foe nous explique l'impact de la cohabitation de langues officielles et de langues locales sur le système éducatif camerounais.

 

 

Maurice Angelo Phouet Foe

Secrétaire Général du Syndicat National Autonome

de L’éducation et de la Formation (SNAEF)

 

Comment se passe la coexistence des deux langues officielles du Cameroun ? 

L’anglais et le français témoignent d’un double héritage culturel colonial. Le Cameroun a été un protectorat de la France de 1916/1919 à 1960 et du Royaume-Uni de 1922 à 1961. Cameroun britannique dans sa partie occidentale, Cameroun français dans sa partie orientale. Du fait de sa forte différenciation ethnico-linguistique, au lendemain de son indépendance, le Cameroun a opté pour une politique linguistique qui érige l’anglais et le français comme langues officielles. Dès lors, le pays appartient à la fois à la Francophonie et au Commonwealth.

 

 » L’État du Cameroun confère au français et à l’anglais un statut équitable pour un bilinguisme à la fois étatique, social et individuel, pour garantir l’unité de la nation et l’avenir de la jeunesse camerounaise. « 

 

Bien que l’anglais soit utilisé par une minorité de Camerounais.es qui se concentre en zone anglophone (régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest) et le français par une majorité qui occupe la zone francophone (les huit autres régions), l’État du Cameroun leur confère un statut équitable pour un bilinguisme à la fois étatique, social et individuel, en vue de garantir l’unité de la nation et l’avenir de la jeunesse camerounaise.

C’est dans ce sens que l’État camerounais amorce la bilinguisation du système éducatif, de l’administration et des médias. Malgré ces dispositions, le vécu quotidien dans la pratique du français et de l’anglais est entaché d’un déséquilibre qui ne manque pas de créer des frustrations chez les un.e.s et les autres. La minorité anglophone se plaint des francophones qui, par leur supériorité territoriale et démographique, trahissent des velléités de marginalisation et de glissement vers l’unilinguisme francophone. De leur côté, les francophones qui ont une expérience de résidence dans la zone anglophone se plaignent de subir, à cause de leur appartenance au groupe linguistique francophone, des comportements haineux dans la rue, les marchés, les établissements scolaires, etc.

Des situations qui, de fil en aiguille, ont abouti en 2016, à la grande crise anglophone dont les diverses ramifications font émerger deux demandes principales animées d’un côté par des éléments extrémistes qui exigent le séparatisme et de l’autre par des éléments modérés qui revendiquent le retour au fédéralisme, qui accorderait une plus grande autonomie aux régions. Ne prenant en compte ni l’un ni l’autre, le gouvernement camerounais, lancé dans le processus de décentralisation, a mis en place un organisme consultatif : la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multilinguisme (CNPBM). Elle est chargée depuis sa création en 2017, de créer les conditions pour maintenir la paix, consolider l’unité du pays, renforcer la volonté et la pratique quotidienne du vivre ensemble de ses populations.

 

Quelle est la place des langues locales dans l’éducation et dans l’administration ?

Depuis l’indépendance du Cameroun, le français et l’anglais, reconnus comme langues officielles, occupent la première place, voire exclusive, dans l’éducation et dans l’administration. Les 256 langues locales ne sont utilisées ni dans l’administration ni à l’école. Cependant, le gouvernement a identifié une dizaine de langues qui font objet de codification en vue de leur apprentissage dans les établissements scolaires. Les Écoles Normales forment déjà des enseignant.e.s dans cette dynamique qui, progressivement, prend corps dans les établissements scolaires. À la différence des langues secondes ou optionnelles telles que l’allemand, l’espagnol, l’arabe, le chinois, le latin, le grec… qui donnent lieu aux apprentissages dans les établissements scolaires du secondaire et aux évaluations aux examens officiels du pays (B.E.P.C, Probatoire, Baccalauréat), les langues locales enseignées ne font pas objet d’évaluation dans ces examens.

 

 » Les 256 langues locales ne sont utilisées ni dans l’administration ni à l’école. « 

 

Les élèves rencontrent-ils des difficultés dans leur scolarité par rapport à l’emploi des langues officielles ?

Au départ, les élèves des années 60, 70 et 80 qui, avant d’accéder à l’école, s’exprimaient déjà couramment et exclusivement en langues maternelles, avaient des problèmes d’adaptation à la langue française ou anglaise. La situation a changé par la suite ; la plupart des élèves se retrouvent plutôt en difficulté avec leurs langues maternelles, parce que cherchant à répondre aux exigences de l’école, les parents préfèrent les habituer à l’expression française ou anglaise, au détriment de leurs langues maternelles. Paradoxalement, le niveau de maîtrise de la langue française baisse. D’aucuns attribuent cette baisse à l’irruption des méthodes pédagogiques qui, non maîtrisées, se succèdent les unes aux autres, sans qu’elles n’aient été au préalable suffisamment questionné. Les élèves, pris dans ce tourbillon de méthodologies, sont les premières victimes de ces improvisations.

 

Retrouvez cette interview dans notre Lettre trimestrielle “Art et culture au Cameroun, un atout pour l’éducation !”

 


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