L’Afrique face à la pandémie

Le 18 mars dernier, l’OMS a appelé le continent africain à « se réveiller » face à la propagation de la pandémie. Mais comment les pays africains pourront-ils faire face à la pandémie ? Interview d’Alain Canonne, délégué général de Solidarité Laïque pour qui « les réalités sociales, sanitaires et économiques rendront très difficiles la gestion de cette crise sanitaire majeure. »

Où en est la propagation du virus en Afrique ?  

L’Afrique a été touchée après l’Europe mais le virus se répand très vite. Vendredi, 874 cas de contamination avaient été dénombrés, dont 22 décès.  33 pays africains sur 54 sont désormais touchés par le Covid-19. L’Egypte, l’Afrique du Sud et le Nigéria sont en première ligne et le premier décès, une députée, a eu lieu le 18 mars au Burkina Faso. 

Quelles mesures ont été prises ? 

C’est variable d’un pays à l’autre. Les vols sont en train d’être suspendus et plusieurs pays ont décidé la fermeture des écoles. Au Burkina Faso, des messages de prévention sont diffusés par les télévisions nationales, manifestations et rassemblement publics sont interdits et les cultes religieux ont été suspendus, ainsi que les compétitions sportives. Des messages sont aussi diffusés sur internet mais l’accès à internet n’est pas du tout généralisé. De fausses informations circulent, véhiculées notamment par des responsables religieux. Un partenaire m’a ainsi rapporté qu’en début de semaine un prêtre bénissait un à un les habitants en apposant ses mains sur leurs fronts ! On prétend que boire une boisson chaude permet de tuer le virus ou qu’il n’aime pas la peau noire. Toutes ces fausses informations sont dangereuses et ne permettent pas d’avoir une action de prévention efficace. 

Les conditions sont-elles réunies pour un confinement généralisé ? 

Cela sera très difficile. Dans les mégapoles et leur périphérie où nous intervenons, la densité de la population est extrême. Dans les maisons et les parcelles, les familles sont aussi très nombreuses et c’est impossible de s’isoler. Les jeunes dorment en ville à plusieurs, dans le même lit, ou vivent à 4 ou 5 dans des espaces exigus.  Sur les marchés, dans les taxis, les bus, les gens sont les uns sur les autres et ils n’ont pas d’autre choix que de les prendre. Beaucoup vivent au jour le jour et doivent aller chercher du travail et de la nourriture quotidiennement pour ne pas mourir de faim. La plupart des gens n’ont ni les moyens financiers pour faire des provisions pour plusieurs jours, ni les réfrigérateurs pour stocker la nourriture. Et quand bien même ils seraient équipés, les coupures d’électricité sont courantes et peuvent durer deux semaines. Une amie congolaise me disait ce matin qu’ils risquaient de mourir de faim avant de mourir du virus. 

L’accès à l’eau potable étant limité, comment faire pour généraliser les gestes barrière comme le lavage des mains ?  ?  

En zone urbaine, en moyenne, même si c’est très contrasté en fonction des pays, une minorité a accès à l’eau courante. A Kinshasa, où vivent 15 millions d’habitants, 12% des habitants sont raccordés à un réseau et il y a souvent des ruptures d’approvisionnement. A Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, seuls 27 % des logements sont équipés en eau courante. Dans ces conditions, le lavage des mains généralisé est un peu un rêve. Quant à l’eau potable moins de 50% des africains y ont accès. 

 

Qu’en est-il du système de santépour faire face à la pandémie? 

Il y a très peu d’infrastructures hospitalières et de lits en réanimation. Lorsqu’elles existent, les coûts sont prohibitifs (il faut souvent payer à l’avance pour être hospitalisé) et ne sont couverts par aucune forme de sécurité sociale. C’est la même chose pour l’accès aux médicaments : quand ils sont disponibles, il faut pouvoir les payer. Or ceux qui vont tomber malades, ne vont plus pouvoir travailler, ne recevront aucune indemnité journalière, et ne pourrontout simplement pas se nourrir ni se soigner.  

 

Une conclusion ? 

Oui, je pense qu’agir efficacement contre le Covid 19 requiert une stratégie multisectorielle urgente. Il faut que les acteurs de l’éducation jouent urgemment leur partition dans les phases de prévention et d’appui à un comportement citoyen pour permettre aux acteurs de santé de soigner les malades, il faut aussi sécuriser les circuits alimentaires et les approvisionnements en matériel de santé. Il faut rapidement penser à la sortie de la crise sanitaire.  

Et puis il ne sert à rien de dire à l’Afrique « de se réveiller». Ce genre de leçon passe très mal et il faudrait plutôt que nous nous réveillions nous-même et que nous soutenions l’Afrique comme jamais. Il ne nous sera pas possible de sortir de cette crise tout seul. Si l’épidémie perdure en Afrique, elle nous reviendra très vite comme un effet boomerang plus grave qu’elle n’est actuellement. 

 

 

SOLIDARITE LAIQUE SE MOBILISE ET APPELLE A LA MOBILISATION 

  • En Afrique subsaharienne, nous travaillons avec des centaines de jeunes des grandes périphéries urbaines. Ils sont prêts à se mobiliser pour sensibiliser les populations à l’importance des gestes barrières. Solidarité Laïque apporte son soutien pour que ces “brigades citoyennes” puissent diffuser des messages de prévention dans les différentes langues nationales sous format vidéo et papier, mais aussi par les radios locales qui sont très écoutées dans ces pays. 
  • En lien avec les réseaux d’éducateurs auprès de qui nous travaillons depuis plus de 15 ans, nous aidons à structurer la diffusion de ces messages si essentiels. 
  • Enfin, en lien avec les collectifs de la société civile, dont Coordination Sud, nous plaidons auprès des pouvoirs publics pour qu’une aide massive soit décidée afin d’éviter une des pires catastrophes qu’ait jamais connu le monde. 

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