Langue française, de langue de domination à langue d’intégration

Si les crispations sont aussi fortes autour de la langue française, c’est que son histoire est étroitement liée à une histoire coloniale douloureuse. Comment dépasser ces blocages ? Comment lutter contre ces représentations qui érigent le français comme langue de l’oppresseur ? La réponse se trouve peut-être dans de meilleurs partenariats entre les langues dans les pays francophones plurilingues.

Le français est aujourd’hui parlé par 274 millions de personnes dans le monde. Cette langue, souvent imposée sous la contrainte, est devenue une langue majeure à l’International. Son évolution s’est émancipée des frontières de la France. Le français, ce sont des cultures, des vocabulaires et des accents différents qui coexistent et forment l’espace de la francophonie. Dans des pays francophones comme en Afrique de l’ouest ou en Haïti, le français cohabite avec d’autres langues. Pourtant, certaines politiques ne prennent pas véritablement en compte ce statut plurilingue. C’est le cas notamment dans les écoles où la plupart des enfants sont scolarisés en français, une langue étrangère pour certains d’entre eux. Dès lors, relever le défi du développement avec l’éducation, c’est permettre l’accès à une éducation dans une langue comprise – la langue maternelle – mais aussi permettre à tout un chacun de maîtriser la langue officielle, le français. Des techniques d’enseignement favorisent le plurilinguisme. Une approche soutenue et mise en œuvre par Solidarité Laïque dans ses actions.

 

La nécessité de raconter l’histoire d’un instrument de domination

 

Avec sa langue, la France, puissance coloniale, a cherché dans l’histoire à imposer une certaine vision du monde. La langue était alors un outil de domination en Afrique et sur d’autres territoires avec une visée “civilisatrice”. Pendant toute cette période, les enfants ne parlant pas le français à l’école ont pu être sévèrement punis. Cette vision du français comme outil de domination perdure chez beaucoup de penseurs : Alain Mabanckou, par exemple, ne dément pas le journaliste Nicolas Demorand qui considère que la langue française est “ langue de la dictature ”. Roger Pilhion le soulignait dans une interview donnée à Solidarité Laïque “La Francophonie n’a pas toujours bonne presse en Afrique. Pour certains, elle est un héritage du colonialisme quand elle n’est pas considérée comme un faux-nez de la Françafrique ! Le français est parfois aussi perçu comme la langue d’une élite dominante corrompue, voire même comme un instrument de ségrégation sociale.” Regardons ce passé, enseignons cette histoire qui laisse des traces et des blessures ouvertes puis dépassons ces blocages afin d’avancer. Dans l’espace francophone plurilingue, il serait vain d’envisager des actions de développement en faisant l’économie du français. De même, il est impossible de mettre en place des actions de formation en langue française sans tenir compte des langues nationales. La mise en place de partenariats effectifs entre les langues est fondamentale.

 

La maîtrise de la langue française, une condition de l’intégration

 

Dans la plupart des pays francophones plurilingues, la langue française n’est pas maîtrisée par une grande partie de la population. Selon les dernières estimations, on compte en effet moins de 20% de francophones au Mali, moins de 30% en Haïti et à peine 12% au Niger. Pourtant, dans la plupart de ces pays, la politique, l’éducation et la justice sont majoritairement régies en français. Il existe donc des individus totalement exclus socialement. Des individus qui n’ont pas accès à tous les textes et discours produits par les pouvoirs publics. Des individus qui ne peuvent pas s’investir pleinement dans la sphère socio-économique. Des individus qui n’ont pas la possibilité d’être scolarisés dans une langue qu’ils comprennent. Des individus, enfin, qui sont limités dans leur accès aux savoirs scientifiques et techniques.

Pour ces individus, l’accès à la langue française est un enjeu majeur. Il est la garantie pour eux d’une véritable intégration dans la vie sociale, économique et politique de leur pays. C’est la raison pour laquelle Solidarité Laïque, depuis cette année, s’engage sur des actions de formation en langue française et sur des projets d’outillage et de renforcement de compétences des enseignants francophones[1]. Parce que dans les pays francophones, il est urgent de lutter contre l’insécurité linguistique qui touche les plus démunis.

 

Vers une langue française partenaire des langues nationales

 

Cependant, cette intégration sociale via le français ne peut être envisagée sans un travail d’aménagement linguistique en faveur des langues nationales. Comme l’a énoncé le chercheur Bartholy Pierre Louis lors de la journée d’études du collectif Haïti France, (2019) : « de nos jours, le bi-plurilinguisme comme phénomène sociolinguistique devient indiscutable ». L’exemple le plus criant de l’importance de la mise en place de politiques bi/plurilingues se situe au niveau éducatif.

Il y a en effet 40% d’enfants dans le monde qui n’ont pas accès à un apprentissage des savoirs de base dans une langue qu’ils comprennent. C’est cette incohérence linguistique dans les programmes éducatifs qui est à la base du nombre élevé d’échecs et de déperdition scolaire.

Et pourtant, des techniques d’enseignement favorisent le multilinguisme et permettent aux apprenants qui évoluent en pays plurilingues d’être scolarisés et éduqués à minima dans deux langues : celle de leur milieu et celle des institutions. Il est fondamental d’enrichir ces pratiques, de former les enseignants dans ce sens et de cocréer des outils bi/plurilingues destinés aux équipes éducatives. En effet, le défi d’un partenariat effectif entre les langues ne pourra être atteint que si les systèmes éducatifs parviennent à former des enfants et des jeunes épanouis dans leur identité plurilingue. Il s’agit, là aussi, d’un des nouveaux défis que Solidarité Laïque souhaite relever[2].

Enseignement de l’histoire coloniale, outillage des maîtres, mise en place de programmes plurilingues “langues nationales – français”, Solidarité Laïque intègre ces différents enjeux et préoccupations au sein de ses actions pour que chaque enfant et jeune puisse s’épanouir dans le respect de son identité multiculturelle.

 


 

[1] Il en va ainsi du programme « Compétences pour demain », financé par l’AFD et conduit en consortium avec Aide en action : dans les laboratoires d’innovation sociale qui seront créés à Abidjan, Bamako, Conakry, Cotonou, Dakar et Ouagadougou, des formations en langue française seront proposées aux jeunes chômeurs qui peinent à trouver un emploi du fait d’une maîtrise insuffisante de la langue.

[2] Solidarité Laïque interviendra prochainement dans ce sens au Burkina Faso, où 750 jeunes apprendront à écrire et compter dans leur langue maternelle et en français. Cette action est cofinancée par l’Agence Française de Développement et menée par Solidarité Laïque avec ses partenaires, Bibliothèque Sans Frontières, le RODEB, les équipes de la RAMAA et les Ministères sectoriels en charge de l’alphabétisation, la jeunesse, la femme, l’emploi et la formation professionnelle.

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