L’éducation face à la COVID 19 : quelles leçons tirer ?

Fermeture des classes, confinement, distanciation physique… toutes les mesures de gestion de la COVID-19 ont poussé les systèmes éducatifs du monde entier à se transformer et à se réinventer. Comment les systèmes éducatifs s’adaptent-ils à cette contrainte qui s’éternise ? Interview de Christelle Mignot, responsable du pôle Langue française et plurilinguisme  à Solidarité Laïque.

Beaucoup de solutions ont été mises en place pour pallier l’absence d’école. Comment observez-vous cela ?

Cours en ligne, création de capsules vidéos, mise en place de systèmes de tutorat et d’entraide intergénérationnelle, leçons diffusées à la télévision et à la radio, organisation des cours en extérieur, classes-randonnées, suivi des élèves par téléphone … cette liste d’initiatives pédagogiques, bien que non-exhaustive, prouve à quel point les acteurs éducatifs, les associations, les parents et les élèves font preuve d’inventivité et de résilience pendant la crise sanitaire. En effet, aux quatre coins du monde, pas un seul jour ne se passe sans que des solutions d’urgence et de qualité soient pensées en vue de maintenir le contact entre les enfants et l’école.

 

Ces solutions sont-elles suffisantes ?

Malheureusement, selon les contextes et les conditions de vie des enfants, certaines solutions se révèlent inadaptées. Dans certains foyers, non-connectés voire non-électrifiés, les solutions numériques et « à distance » sont hors de portée des familles. Dans d’autres, les parents éprouvent des difficultés à faciliter le lien entre la maison et la classe. Parfois, ce sont les enseignants eux-mêmes qui sont démunis face à l’outil numérique, faute de formations et de ressources méthodologiques adaptées. Cette rupture pédagogique, bien qu’internationale, touche plus sévèrement les pays en développement où l’école était déjà en difficulté avant la COVID-19. Les inégalités n’en sont que renforcées.

 

Lire aussi « L’éducation à distance ne peut pas être la solution mondiale » par Carole Coupez, Déléguée Générale Adjointe à Solidarité Laïque

 

 

Un an environ après le début de la pandémie, où en sommes-nous ?

Les chiffres sont alarmants.

D’après les dernières études, « les écoles sont entièrement fermées depuis près d’un an pour plus de 168 millions d’enfants dans le monde » et, à l’échelle de la planète, « 888 millions d’enfants continuent de voir leur scolarité perturbée à cause de la fermeture intégrale ou partielle de leur école » (UNICEF, mars 2021[1]).

Au total donc, un milliard d’apprenants ont été et sont encore touchés directement par la crise dans le monde, comme le rappelle la Campagne actuelle « Un milliard de voix pour l’éducation » portée par la Campagne mondiale pour l’Éducation, dont Solidarité Laïque est membre.

Parmi ces enfants, certains ne retourneront jamais à l’école, notamment ceux issus des familles les plus démunies ayant été affectées économiquement par la crise.

D’autres poursuivront leur scolarité avec des difficultés en termes d’apprentissage. D’après l’UNESCO en effet, « plus de 100 millions d’enfants n’atteindront pas le niveau minimum de compétence en lecture en raison de l’impact des fermetures d’écoles liées au COVID-19 ».

 

Beaucoup de pays ouvrent à nouveau les écoles. Cela « sonne-t-il », selon vous la « fin de crise » ?

Non, je ne pense pas. Malheureusement, même si les pays font leur possible pour rouvrir les classes et assurer une continuité pédagogique, le « retour à la normale » risque de prendre plusieurs années. Sur le site d’information des Nations Unies[2], on peut lire que la reprise pourrait avoir lieu en 2024, « à condition que des efforts exceptionnels soient déployés pour proposer des cours et des stratégies de rattrapage ». Or, pour que ces efforts exceptionnels puissent être déployés, il faut des financements. Et les budgets nationaux consacrés à l’enseignement déjà très insuffisants dans de nombreux pays, ont subi des coupes drastiques avec la pandémie.

 

Comment envisagez-vous l’après Covid ?

La pandémie n’est malheureusement pas l’unique facteur de déstabilisation des systèmes éducatifs. Au Sahel par exemple, les crises politiques et les attaques terroristes paralysent l’école. En Afrique centrale, c’est l’insécurité dans les zones touchées par les conflits qui bouleverse régulièrement le calendrier scolaire. En Amérique centrale et dans les Caraïbes : les catastrophes naturelles. Par conséquent, la plupart des problématiques pédagogiques resteront d’actualité, même après la pandémie. En effet, comment maintenir le lien avec les élèves quand les écoles sont fermées à cause des attaques ? Comment atteindre les foyers isolés et non électrifiés quand les écoles ont été détruites et ne peuvent plus accueillir les élèves ? Comment dépasser les limites du numérique ? Comment prendre en compte la question de la santé mentale au sein des communautés éducatives en zones de crise ? Comment accompagner les parents dont la langue n’est pas celle de l’école ? Autant de questions qui restent sans réponses. Autant de défis qui restent à relever.

 

➤  Lire aussi « Le Burkina Faso, entre crise sécuritaire et crise sanitaire » par Pierre Sawadogo, Directeur de l’antenne Solidarité Laïque Afrique de l’Ouest

 

Comment relever ces défis ? Certaines des solutions pédagogiques testées pendant la crise apportent-elles des réponses ?

Pour que le foisonnement d’expérimentations pédagogiques (liées ou non à la pandémie) entraîne des changements à long terme dans le secteur éducatif, il est fondamental que les innovations qui fonctionnent soient évaluées et mises à l’échelle.

Malheureusement, bien souvent, les projets qui apportent de véritables réponses ne sont pas étendus. Par exemple, lors des enquêtes de terrain que nous menons actuellement en Afrique francophone subsaharienne, dans le domaine des « langues de l’école »[3], nous constatons que beaucoup d’expérimentations sont mises en œuvre « chacune de leur côté » ou « chacune leur tour », sans échange de pratiques. On va ainsi de projets pilotes en projets pilotes sans amélioration réelle de la qualité des enseignements et des apprentissages. Les dépenses engagées sur ce type de projets sont colossales, et les résultats très limités.

 

Lire aussi “Langue, diversité culturelle et éducation pour tous” par Christelle Mignot, Responsable Langue française et Plurilinguisme à Solidarité Laïque.

 

Que faire pour que ces solutions innovantes soient mises à l’échelle ?

Pour garantir un véritable déploiement des solutions expérimentées pendant la pandémie, il faudrait recenser tout ce qui a fonctionné et construire des outils de formation concrets et efficaces à partir des ressources collectées. Il est fondamental, par ailleurs, de vérifier que les guides et contenus sont véritablement mis à disposition des enseignants, qu’ils répondent aux besoins de ces derniers et qu’ils sont adaptables à une multiplicité de contextes.

Il faudrait aussi accompagner davantage les enseignants car ce sont eux les principaux garants de la qualité de l’enseignement. Or, nous leur confions souvent des missions complexes sans leur avoir donné, en amont, les compétences et les outils dont ils avaient besoin pour relever les défis. Aussi, je pense que la qualité de leur formation initiale est la clef de la réussite. Un enseignant bien formé s’adaptera plus facilement et tirera davantage profit des modules qui lui sont proposés en formation continue ou en auto-formation.

De manière plus générale, cela passe par une meilleure prise en compte des métiers de l’enseignement et de la formation, ainsi que de leurs apports à nos sociétés.

 

 

Pour en savoir plus sur les projets menés par Solidarité Laïque dans le domaine du bi-plurilinguisme scolaire, contactez Christelle Mignot, responsable du pôle « langue française et intégration » à Solidarité Laïque : cmignot@solidarite-laique.org

 

 

 

 

 

 

 

[1] https://www.unicef.org/fr/communiques-de-presse/pour-168-millions-denfants-dans-le-monde-les-ecoles-sont-fermees-depuis-plus-dun-an
[2] https://news.un.org/
[3] Projet « J’apprends si je comprends – https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-03143017/

 

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