L’éducation, fer de lance de la démocratie tunisienne ?

La jeunesse tunisienne aurait-elle perdu confiance dans son avenir ? 8 ans après la révolution, ils sont 110 000 Tunisiens dont une majorité de jeunes à avoir quitté leur pays. Et autant à quitter l’école prématurément chaque année. Pour le collectif d’associations qui agissent pour l’éducation en Tunisie, il est plus que temps d’agir !

Réforme de l’éducation en panne, établissements scolaires vétustes, manque de matériel,  formations pédagogiques indigentes et insuffisance d’espaces éducatifs et culturels hors des temps scolaires… La communauté éducative tunisienne est très inquiète et l’a encore manifesté la semaine dernière lors d’une grève très suivie. « Après la révolution, il était clair qu’une des priorités était de promulguer une nouvelle loi-cadre pour l’éducation. On espérait qu’elle serait votée en 2018 mais elle est progressivement vidée de son contenu et semble même enterrée, déplore Hela Nafti, Présidente de la Ligue tunisienne de l’éducation, et membre du collectif Soyons actifs actives. Nous avons créé ce Pôle éducation voilà trois ans au sein de ce programme de coopération française et tunisienne pour influer sur les politiques publiques en matière d’éducation et apporter concrètement du changement que ce soit au sein de l’école ou hors de l’école. » Le programme Soyons actifs actives est aujourd’hui constitué de 93 organisations, dont 22 sont impliquées partout sur le territoire dans ce chantier de l’éducation, déterminant pour le pays.

 

« La jeunesse est notre principale richesse »

Car comment imaginer construire cette jeune démocratie sans impliquer les enfants et les jeunes qui en sont les citoyens en herbe, les citoyens de demain ? C’est sur ce constat que se fondent les projets conduits par ce collectif très déterminé, une « moisson d’associations », comme le définit sa directrice Ahlem Bousserwel constituée de bénévoles et  professionnels de l’éducation formelle et informelle. « Ce qui nous caractérise, c’est la diversité : à côté de l’UGTT, le principal syndicat tunisien, on trouve de jeunes associations qui interviennent dans l’animation culturelle en dehors des temps scolaires, des associations d’éducation populaire qui organisent des clubs de citoyenneté ou luttent contre le décrochage scolaire. Cette diversité des expertises et cette connaissance du terrain est un atout pour réussir ce défi : la formation de jeunes citoyens qui sont notre principale richesse», poursuit la directrice. En 2016, deux conventions ont ainsi été signées avec le Ministère de l’éducation et le ministère des affaires de la jeunesse.

 

Former des citoyens responsables, éclairés et acteurs du « faire ensemble »

Concrètement plus de quarante projets ont été portés depuis trois ans, du Nord au sud, de l’est à l’ouest. « Ce qui sous-tend ces actions, c’est la lutte contre les inégalités dès l’enfance et la volonté d’aller là où beaucoup d’autres ont renoncé. On ne veut oublier personne, y compris ceux qui vivent dans les zones les plus reculées, les populations les plus précaires, les jeunes qui n’arrivent plus à imaginer un avenir et qu’on n’entend pas, explique Guilhem Arnal, le directeur des actions internationales Méditerranée à Solidarité Laïque qui pilote le programme Soyons actifs actives.  Notre volonté est d’améliorer la qualité de l’éducation, dans sa dimension académique mais aussi dans son projet humaniste qui vise à former des citoyens responsables, éclairés et acteurs du faire ensemble. »

 

Un passeport de l’élève bientôt diffusé dans toutes les écoles

Et les idées ne manquent pas ! Une partie d’entre elles ont fait leur preuve et le ministère de l’éducation nationale étudie aujourd’hui la possibilité de les étendre à tout le pays. C’est le cas par exemple de ce « passeport de l’élève » qui  précise les droits et les devoirs des enfants. Conçu par des enfants et des enseignants de 6 écoles avec le soutien de la Ligue tunisienne de l’éducation, il a été l’occasion d’assurer des formations des enseignants aux droits de l’enfant, encore ignorés par la plupart d’entre eux. « Les enseignants tunisiens ne sont pas formés à entendre la parole des enfants, beaucoup ne connaissant pas la CIDE. Par ce projet pédagogique, ils ont expérimenté une démarche pédagogique participative qui leur a ouvert d’autres horizons », explique Hela Nafti.

 

Des clubs et des débats citoyens

Autre exemple, ces clubs citoyens organisés dans tout le pays qui encouragent la parole et la participation des jeunes. « L’envie de citoyenneté est immense aujourd’hui, mais les jeunes ont perdu confiance dans les institutions et sont déçus par la révolution qui peine à concrétiser leurs aspirations. Il nous faut très vite reconquérir les jeunes, leur permettre non seulement  de s’exprimer mais aussi les écouter »,  analyse ainsi Lassâada Arfaoui, expert en éducation non-formelle auprès du Ministère des affaires de la Jeunesse tunisienne et membre du programme Soyons actifs actives.

 

« Les jeunes plus tu leur donnes, plus ils avancent ! »

Pour Ilyès Gadi, membre du Youth Tunisian Forum, il faut faire confiance à la jeunesse. « Dans nos pratiques, nous privilégions l’éducation par les pairs. Car l’envie de citoyenneté ne se décrète pas, elle se transmet de façon virale. » Dans une dizaine d’universités et lycées, l’organisation d’éducation populaire, en lien avec la Ligue de l’enseignement des Bouches-du Rhône, travaille toujours avec un premier noyau de jeunes volontaires, une dizaine pour chaque projet. Nous les formons aux droits humains, aux droits de l’enfant, aux droits des femmes, etc. Nous les initions aussi à des techniques d’animation : comment susciter la parole quand on ne croit plus à la possibilité de faire changer les choses, comment créer le débat, comment apprendre à s’écouter et à construire ensemble ? explique Ilyès. Ensuite, ces jeunes forment à leur tour une dizaine de jeunes qui eux-mêmes deviennent des animateurs. » Trois ans après les premiers projets, les avis sont unanimes : l’effet «boule de neige » fonctionne, et des jeunes qui s’étaient détournés de la chose publique se disent qu’ils ont leur mot à dire et leur rôle à jouer pour faire changer les choses. Ce que résume ainsi Ilyès Gadi : « Les jeunes, plus tu leur donnes,  plus ils avancent ! » Alors, l’éducation, fabrique de citoyenneté et d’avenir ? Oui, en Tunisie, plus que jamais.

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