« Lorsque des langues meurent, c’est la diversité culturelle internationale qui est menacée. »

On considère qu’en moyenne une langue meurt tous les quinze jours dans le monde. À l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle du 21 février 2022, Christelle Mignot, Responsable alphabétisation, langue française et intégration de Solidarité Laïque présente nos projets en faveur d’un enseignement bi-plurilingue à travers notamment le documentaire « J’apprends si je comprends. »

Pourquoi s’engager pour la défense et la préservation des langues maternelles ?

 

Les droits linguistiques sont au cœur de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; en effet son article 2 stipule que « chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment […] de langue ».

D’autres déclarations et conventions internationales rappellent que les personnes appartenant à des minorités linguistiques doivent pouvoir exercer leurs droits sans aucune discrimination. C’est le cas, par exemple, de la Convention concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de  l’enseignement, adoptée en 1960 et de la Déclaration  des  droits  des  personnes  appartenant  à  des  minorités nationales  ou  ethniques,  religieuses  et  linguistiques de 1992. Mais malheureusement, partout dans le monde, les droits linguistiques sont souvent bafoués.

Résultat : les langues dominées ont tendance à disparaître en étant « mangées » par les langues dominantes. Ce phénomène, que le linguiste Louis Jean Calvet a nommé « la glottophagie », est extrêmement inquiétant. De nos jours, plus de 25 langues meurent chaque année. Si on continue à ce rythme, plus de la moitié des 7 000 langues qui existent actuellement dans le monde auront disparu dans moins de 100 ans ! 

 

Quelles sont les conséquences du non respect des droits linguistiques des individus ?

 

Lorsque des langues meurent, c’est la diversité culturelle internationale qui est menacée. Afin de lutter contre « l’homogénéisation appauvrissante du monde » et de préserver le patrimoine de l’humanité, il est donc fondamental de protéger les langues en danger.

Par ailleurs, ce phénomène de domination de certaines langues sur d’autres crée d’importantes inégalités entre individus. Dans le domaine éducatif par exemple, les enfants forcés de suivre leur scolarité dans une langue qu’ils ne comprennent pas sont fortement pénalisés par rapport à ceux qui ont accès  aux apprentissages dans leur langue maternelle.

 

Avez-vous des recommandations pour préserver les langues en danger ?

 

Trois défis me semblent urgents à relever :

  • Travailler sur les perceptions négatives que certaines personnes, certaines familles et certaines communautés ont de leur propre langue. 
  • Poursuivre les efforts de formation des enseignants en didactique des langues, et notamment en didactique bi-plurilingue dans les salles de classe et les pays multilingues.
  • Veiller à ce que les États mettent en œuvre des politiques davantage respectueuses de la diversité et des droits linguistiques.

 

Dans le domaine éducatif, quelles sont les actions mises en œuvre par Solidarité Laïque pour lutter contre les inégalités linguistiques ?

 

Depuis deux ans, nous pilotons un projet pluridisciplinaire qui vise non seulement à mieux comprendre ce qui se passe dans les classes bilingues (projet de recherche), mais aussi à mieux outiller les enseignants en didactique bilingue (projet d’accompagnement des acteurs éducatifs).

De février 2020 à décembre 2021, nous avons en effet tourné un documentaire long métrage en Afrique francophone subsaharienne, dans quatre pays où l’enseignement se fait majoritairement en français même si beaucoup d’enfants ne parlent pas cette langue  : le Burkina Faso, le Mali, la République Démocratique du Congo et le Sénégal.

Lors du tournage, nous avons filmé des séances de cours dans écoles primaires monolingues en français et dans des écoles bilingues « langue maternelle – français » en vue d’en comparer le fonctionnement et l’efficacité.

Le bilan de nos observations est sans équivoque : les enfants sont plus investis et progressent beaucoup plus vite dans les écoles bilingues où les enseignants ont été formés à opérer des transferts de la langue maternelle des élèves vers le français.

 

Le projet « J’apprends si je comprends » a bénéficié du soutien de l’Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation (organe subsidiaire de l’Organisation internationale de la Francophonie), du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de l’Ambassade de France au Mali.

 

Quels objectifs visez-vous à travers la réalisation du documentaire “J’apprends si je comprends” ?

 

Nous avons pensé ce documentaire comme un outil de recherche. Pour pouvoir le réaliser, nous avons étudié les politiques linguistiques et éducatives des quatre pays du projet, mené des interviews avec des acteurs éducatifs et filmé une cinquantaine d’heures de cours dans des écoles bilingues et monolingues. La quantité de données audiovisuelles collectées lors du tournage est extrêmement importante et permet d’alimenter les recherches internationales en didactique plurilingue « langues maternelles africaines – français ».

Nous entendons ainsi valoriser les initiatives éducatives bilingues éprouvées et rassurer le grand public sur les avantages de la prise en compte des langues premières des élèves dans les salles de classe. Il nous semble en effet fondamental de mieux sensibiliser la population aux avantages de l’enseignement bilingue pour que les expérimentations ayant fait leurs preuves soient mises à l’échelle.

Par ailleurs, lors des observations de classe menées pendant le tournage, nous avons remarqué que certains enseignants manquaient d’outils et de formations dans le domaine de l’enseignement bilingue. En partenariat avec des universités publiques internationales et grâce à l’appui de l’Organisation Internationale de la Francophonie, nous sommes en train de créer un « kit méthodologique » destiné aux enseignants de classes bilingues. Ce kit sera constitué de séances de cours filmées, de grilles d’analyse des séances de cours et d’une boîte à outils constituée d’activités ludiques bilingues.

 

   

 

Qu’en est-il pour les adultes ? Comment appréhendez-vous la question des des langues maternelles dans vos programmes d’alphabétisation ?

Dans le cadre de notre programme « Compétences Pour Demain » en Afrique de l’Ouest, nous sommes en train de former de jeunes pédagogues en techniques d’alphabétisation bilingue des adultes. Notre objectif principal est d’amener ces étudiants à mieux prendre en compte les langues maternelles de leurs stagiaires inscrits en cours d’alphabétisation. Plus de cinquante jeunes adultes sont actuellement investis dans le projet au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Mali. Tous les quatre mois, ils bénéficient de formations et sont accompagnés par des tuteurs pour mettre en œuvre leurs nouvelles compétences lors de stages pratiques.  

Nos formations portent sur les thématiques suivantes : 

  • Analyse des besoins et du niveau des apprenants ;
  • Construction et animation des formations dans la langue première des apprenants ;
  • Transferts de la langue première des apprenants vers le français ; 
  • Construire et animation de formations en Français Langue Seconde
  • Construction de cours et d’outils d’alphabétisation ;
  • Auto-évaluation de l’impact des formations sur le niveau des élèves.

 

Christelle Mignot, Responsable alphabétisation, langue française et intégration de Solidarité Laïque.

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