Partenariat Afrique-UE : comment relever les défis actuels, sans « éducation pour tou.te.s » ?

Alors que les conséquences de la pandémie sur l’éducation - plus de 250 millions d'élèves touchés - en Afrique se font encore lourdement sentir, et que le rapport Mbembe souligne l’urgence « d’investir dans l’éducation » de la région, nous appelons la France à mobiliser ses partenaires et jouer un rôle clé pour placer l’éducation au coeur du sommet Union africaine - Union européenne, dès la première rencontre ministérielle de préparation du sommet (26 octobre 2021 à Kigali​).

[Lettre ouverte]

Reporté en raison de la pandémie de COVID-19, le 6e sommet Afrique-UE a été annoncé pour février 2022, sous la Présidence française du Conseil de l’UE. Le nouveau partenariat stratégique tant attendu entre l’Union africaine et l’Union européenne, qui sera adopté lors du Sommet, ne peut ignorer la crise de l’apprentissage qui s’est développée au fil des ans et qui s’est aggravée pendant la pandémie de COVID-19.

Avant l’apparition du COVID-19, on estimait que 53 % des enfants des pays à revenu faible ou intermédiaire étaient incapables de lire et de comprendre un texte simple à l’âge de 10 ans. Ce pourcentage passe à 87 % en Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, on s’attend à ce que 10 % supplémentaires aient un déficit d’apprentissage, du fait de la pandémie.

Cette crise sanitaire sans précédent a également de graves conséquences pour le secteur de l’éducation en Europe, en aggravant les inégalités sociales devant l’éducation, exigeant des adaptations à un contexte d’enseignement et d’apprentissage en mutation rapide.

La crise de l’apprentissage résulte de la mauvaise qualité de l’éducation et de l’exclusion persistante de millions d’enfants : au niveau mondial, environ 60 millions d’enfants en âge de fréquenter l’école primaire ne sont pas scolarisés, dont 1 sur 5 dans de nombreux pays africains. Les plus marginalisés et les moins bien desservis – les enfants handicapés, les populations minoritaires, les familles à faible revenu et les filles – sont confrontés aux plus grands obstacles pour accéder à l’école et y réussir, et sont plus susceptibles de faire partie des 24 millions d’enfants qui, selon les estimations, ne retourneront pas à l’école au lendemain de la pandémie. Alors que les technologies numériques sont promues par de multiples opérateurs privés auprès des gouvernements, nous rappelons aux États leur obligation de fournir un enseignement primaire gratuit pour tous et toutes ainsi que leur obligation d’offrir un accès aux autres niveaux d’enseignement.

L’éducation est un droit humain fondamental et un facteur important de développement humain et de réduction de la pauvreté, surtout lorsque l’accès à une éducation de qualité commence dès le plus jeune âge. Non seulement la scolarisation dans l’enseignement primaire est le facteur positif le plus important pour la croissance économique, mais il existe également des preuves solides que l’éducation inclusive de la petite enfance est un investissement intelligent à haut rendement : en Afrique subsaharienne, chaque dollar dépensé pour augmenter la scolarisation dans l’enseignement préprimaire génère un « retour sur investissement » estimé à 33 %. .

La communication de la Commission européenne intitulée « Vers une stratégie globale avec l’Afrique », publiée en mars 2020 et exposant la vision du futur partenariat Afrique-UE, ne reconnaît pas qu’une éducation inclusive et de qualité – commençant le plus tôt possible – est le levier le plus important pour l’équité et jette les bases pour progresser vers des niveaux plus élevés d’éducation et de formation. 

Aucun des piliers stratégiques proposés dans cette communication (transition verte et accès à l’énergie, transformation numérique, croissance et emplois durables, paix, sécurité et gouvernance, migration et mobilité) ne peut être abordé efficacement, à moins qu’une éducation inclusive et de qualité ne soit rendue accessible à tou.te.s, y compris aux filles, aux personnes migrant.e.s, et aux enfants et jeunes handicapés.

Les préoccupations susmentionnées sont mieux reflétées dans la résolution adoptée par le Parlement européen en mars 2021, qui demande que le développement humain soit placé au cœur de la stratégie et qui souligne que l’éducation pour tou.te.s est une question horizontale qui affecte chaque dimension des Objectifs de Développement Durable.

Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser une autre génération de côté. Plus que jamais, le renforcement des systèmes éducatifs publics à tous les niveaux (de l’éducation de la petite enfance à l’enseignement primaire, secondaire et supérieur et à la formation professionnelle) devient un impératif pour construire une société de la connaissance, tout en réduisant les inégalités au sein des pays et entre eux. Le report du Sommet aurait dû donner plus de temps pour approfondir les discussions avec toutes les parties prenantes des deux Continents, mais nous sommes préoccupés par le manque d’espaces pour la participation inclusive de la société civile, pourtant porteuse d’initiatives pertinentes et réussies trop souvent ignorées. Les prochains mois seront cruciaux pour engager des débats significatifs avec les parties prenantes et les partenaires – y compris autour des questions d’éducation – pour saisir l’élan et être à la hauteur des ambitions d’un partenariat renforcé.

Nous demandons au gouvernement français de jouer un rôle clé, non seulement en tant qu’acteur incontournable de la coopération avec l’Afrique, mais également en tant que Président du Conseil de l’UE. Alors que l’Europe et l’Afrique s’efforcent de réagir et de se remettre de la pandémie et de ses conséquences, nous espérons que la réunion ministérielle à Kigali le 26 Octobre et le 6e sommet Afrique-UE en Février ouvriront la voie à un partenariat renouvelé qui place véritablement l’éducation pour tou.te.s et, plus largement, le développement humain, et au cœur des efforts conjoints.

Lettre signée par la Coalition Education – qui regroupe 23 organisations de la société civile française – l’Association pour le Développement Économique Social Culturel Quartier Las Palmas (Mauritanie), ONG Bel Avenir (Madagascar), CEPO/ONG (DRC), Guêpier d’Afrique (DRC), l’Association Keoogo (Burkina Faso), Organisation pour la Démocratie et le Développement Economique et Social (Côte d’Ivoire), Right to Education Initiative (International), l’ONG VAHATRA (Madagascar), SYPROS (Sénégal) Solidarité Laïque, Solidarité Laïque Afrique de l’Ouest et Solidarité Laïque Méditerranée.

Cette lette ouverte s’inscrit dans le cadre d’une mobilisation internationale portée par la Campagne mondiale pour l’éducation et une vingtaine d’OING. Solidarité Laïque Afrique de l’Ouest et Méditerranée.

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