« Pour faire vivre la laïcité, il faut s’attaquer aux inégalités ! »

A l’occasion d’une Conférence sur la laïcité à Caen organisée par la Délégation Départementale de Solidarité Laïque Calvados en partenariat avec le réseau des Bibliothèques de Caen la mer et le Réseau Laïcité Normandie, Jean-Louis Bianco, ancien président de l’Observatoire de la laïcité, a répondu à nos questions. Il nous a fait part de ses réflexions sur la laïcité dans le contexte actuel. 

Les candidat.e.s aux élections présidentielles n’ont de cesse de faire référence à la laïcité, promettant souvent plus de fermeté. Pourquoi ce principe cristallise-t-il autant les oppositions ?

Toute une série d’intervenant.e.s brouillent le message sur la laïcité, les un.e.s par ignorance et les autres parce qu’ils.elles veulent la tirer vers leur propre idéologie. Manifestement, il y a une volonté qui se développe d’imposer une nouvelle vision de la laïcité ; c’est ce que j’appelle une « régression de la laïcité ». Il est en effet frappant de voir que depuis quelques années le Rassemblement National parle de la laïcité. C’est un mot qu’ils utilisent pour pointer du doigt l’islam et les musulman.e.s. L’extrême droite utilise la laïcité avec la volonté d’exclure une religion. L’argumentaire repose aussi sur l’idée que tout va mal, que la France serait en péril.

Vous parlez de « régression de la laïcité », qu’est-ce que cela signifie ?

Cela repose sur plusieurs tendances qui détournent le sens du principe de laïcité. Certain.e.s tendent à construire une laïcité qui ne serait faite que d’interdits avec une fixation sur le foulard.  Il y a clairement une volonté de mettre en place un ordre nouveau.

Pourtant, la laïcité n’est en elle-même pas antireligieuse. Comme le disait Jean Jaurès : « La loi protège la foi aussi longtemps que la foi ne veut pas faire la loi. » La laïcité est un outil pour faire ensemble, vivre ensemble, à condition de ne pas porter atteinte à la liberté des autres et de ne pas troubler l’ordre public. Comme le dit l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. »

Dans ce contexte de polémiques constantes, quel message avez-vous pour les candidat.e.s à l’élection présidentielle ?

Je souhaite comme beaucoup d’acteurs.actrices de terrain de la laïcité que les candidat.e.s respectent la vérité du droit, qu’ils.elles essaient sur ces sujets d’avoir un discours précis, objectif et rigoureux, qu’ils.elles créent les conditions d’un débat serein et qu’ils.elles ne se rangent pas du côté des marchand.e.s de peur et des marchand.e.s de haine. La laïcité est un principe universel.

Pouvons-nous revenir sur la disparition de l’Observatoire de la laïcité et sur la création de la Vigie de la laïcité ?

L’Observatoire donnait à tou.te.s des éléments objectifs vérifiables qui s’appuyaient sur le droit pour en faire bon usage dans la réalité quotidienne. Dans notre travail, nous exprimions souvent l’idée que pour que la laïcité soit une réalité, il faut que l’égalité ne soit pas un mot en l’air. Sinon, comment voulez-vous parler aux jeunes des quartiers de la laïcité dans un contexte où ils sont victimes de discriminations, de ségrégation sociale, spatiale ? Il faut s’attaquer à la question des inégalités. 

Au moment où l’on voyait les menaces sur l’Observatoire se développer, beaucoup d’acteurs.actrices très divers.es (des agents publics, des fonctionnaires territoriaux, les grands acteurs de la laïcité, des Collectivités Territoriales, des élu.e.s, des chercheurs.euses, etc.) nous ont fait part de leur inquiétude. Nous avons alors décidé de créer cette structure, la Vigie de la laïcité, composée d’acteurs.actrices de terrain, de nombreux chercheurs.euses qui ont souhaité s’associer à notre travail. C’est pour exercer une veille active et donner des informations fiables que nous nous sommes réuni.e.s, avec des chercheurs.ses et des acteurs.rices de terrain pour créer la Vigie de la laïcité.

À Caen, le 10 décembre , vous avez participé à une conférence-débat sur le thème « La laïcité, vecteur d’union de la société », en partenariat avec Solidarité Laïque. Finalement, la laïcité ne divise-t-elle pas plus qu’elle n’unit ?

La laïcité ne divise pas, c’est l’usage qui en est fait qui divise. La réalité dont parlent très peu les médias, c’est qu’il y a partout en France, y compris dans les quartiers « difficiles », des responsables, des citoyen.ne.s qui comprennent et qui respectent le principe de la laïcité. Ce qui brouille le message, ce sont toutes ces polémiques continues autour du port de signes religieux. On a beaucoup parlé de ces mères qui portent le foulard et accompagnent les sorties scolaires, dans des quartiers où, si elles n’étaient pas là, il n’y aurait tout simplement pas de sorties scolaires.

Pourquoi le travail d’associations comme Solidarité Laïque est-il important ?

Le nom « Solidarité Laïque » est important : il dit tout en deux mots. En effet, on ne peut pas séparer la laïcité de la question sociale. C’est en étant solidaire qu’on devient citoyen.ne. La citoyenneté ne se décrète pas, elle se pratique, par le vivre ensemble, le faire ensemble. Ce n’est pas qu’un discours, c’est une réalité sur le terrain. Nous comptons sur l’engagement des associations qui font vivre la laïcité, donnent des repères. Nous voulons vivre au pays de la laïcité concrète et pas au pays des polémiques.

 

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Illustration : Copyright Solidarité Laïque

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