Tunisie : le défi de l’éducation

Comment mettre en place une réforme de l’éducation quand l’instabilité règne, quand l’économie est en difficulté et que les tensions sociales pèsent lourdement sur un tissu social très effrité ? Analyse de Hela Nafti, Présidente de la Ligue tunisienne de l’éducation et partenaire du programme Soyons actifs/actives.

Pouvez-vous nous présenter La Ligue Tunisienne de l’Education dont vous êtes Présidente ?

Ce réseau, né après la révolution, fédère plusieurs associations du monde de l’éducation avec pour objectif d’ancrer l’école dans son environnement, d’en faire un lieu de vie où se développent les compétences de tous les apprenants, de leur donner une voix et une voie dans leur devenir et surtout de développer les activités périscolaires. Nous sommes des femmes et des hommes, acteurs de la vie scolaire qui voulons apporter notre pierre à ce merveilleux édifice que notre pays est en train de construire. Nous voulons que nos jeunes deviennent les citoyens actifs dans leurs communautés, dans leurs villages, dans leurs villes et qu’ils mènent à bon port la destinée de notre pays.

Nos projets sont donc multiples et grâce aux membres de notre réseau, nous travaillons sur une panoplie de thématiques : l’éducation à la citoyenneté, le décrochage scolaire, (séminaire de Bizerte),  la dynamisation de la vie scolaire,  la réforme du système éducatif. Nous sommes partenaires actifs avec plusieurs associations et organisations

 

Quelle est aujourd’hui la situation du système éducatif tunisien ?

La Tunisie s’est toujours enorgueillie d’avoir un véritable système éducatif qui a fait ses preuves depuis l’indépendance : l’école pour tous, gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans, a été une réalité. Mais cette même école s’est essoufflée face aux défis d’une mondialisation galopante, de difficultés internes et à des réalités propres à l’école : infrastructures vétustes des établissements, inégalités frappantes entre les régions, des choix pédagogiques tournés vers la modernité mais qui ne sont pas mis en œuvre, disparités entre les lycées pilotes qui produisent les meilleurs élèves, des classes 2.0 qui restent très rares et une grande majorité d’écoles où l’enseignement reste traditionnel, frontal, sans attention aux profils des élèves. Conséquence : quelque 100 000 élèves quittent l’école précocement tous les ans, les résultats sont mauvais , la violence dans les établissements prend de l’ampleur et la formation continue (que je préfère appeler le développement professionnel) des enseignants reste trop archaïque. Pour nous, le constat est clair : l’école tunisienne n’est toujours  pas un lieu de vie, c’est un espace pas toujours agréable qui ne fait qu’enseigner des contenus et qui par-dessus tout ne donne pas à des élèves que l’on veut citoyens les compétences du 21è siècle, pourtant prévus depuis la réforme de 2002.

Ceci dit, il y a des expériences qui sont entreprises par des pédagogues novateurs, des enseignants professionnels, engagés, passionnés, des chefs d’établissements qui pensent que l’éducation doit nécessairement être ancrée dans son environnement, ouverte sur le monde de l’emploi, sur des pédagogies modernes, sur une citoyenneté active et qui doit redevenir l’ascenseur social qu’elle promettait d’être au lendemain de l’indépendance.

 

Certains projets que vous portez sont en lien avec l’exercice de la citoyenneté. De quoi s’agit-il ?

La jeunesse tunisienne est à la recherche de repères, d’une quête d’identité dans un enchevêtrement d’idéologies souvent opposées qui n’épargne pas l’école. Etats et acteurs de la société civile doivent donc travailler ensemble pour apporter des réponses, monter ensemble des projets viables, réalistes et pérennes qui contribuent à bâtir une école publique de qualité telle qu’elle est définie dans les Objectifs De Développement Durable des Nations-Unies. L’éducation à la citoyenneté, la lutte contre le décrochage scolaire, la dynamisation de la vie scolaire, la réforme du système éducatif sont des chantiers majeurs que nous portons dans le cadre de ce programme.

Le « vivre ensemble en milieu scolaire » est un de nos projets-phares : initié il y a 2 ans par la rédaction d’une charte scolaire du vivre ensemble, il pose les jalons d’une école citoyenne où tous des intervenants à et autour de l’école sont appelés à agir ensemble : parents, élèves, enseignants, proviseurs, personnels éducatifs, doivent avoir un socle commun de valeurs partagées qui régissent leur vie à l’école. Concrètement, nous formons les équipes pédagogiques (enseignants, inspecteurs pédagogiques, conseillers d’orientation…) sur les droits de l’Homme à partir d’un guide du formateur sur l’éducation à la citoyenneté que nous avons conçu. Quand ils retournent dans leur région respective, ils forment à leur tour les équipes dans leurs établissements et aident les élèves à rédiger leurs chartes scolaires du vivre ensemble. De magnifiques productions, toujours participatives, dans lesquelles les jeunes ont une voix et une vision sont réalisées dans ce cadre : vidéos, pièces de théâtre, jeux de rôles… Autant d’expériences concrètes dont les élèves sortent transformés et déterminés à porter une citoyenneté active et à porter les valeurs démocratiques.

 

Pourquoi avoir rejoint le programme Soyons actifs/actives et en quoi cela vous aide-t-il à réaliser votre projet ?

D’abord, il nous offre une structure dans laquelle nous évoluons et ce n’est pas peu ! Le programme met en relation des associations qui agissent sur plusieurs territoires, qui ont chacune leur propre fonctionnement et leur autonomie, tout en étant rattachées aux autres acteurs par cet objectif majeur qu’elles se sont fixées ensemble : la réduction des inégalités.C’est ambitieux mais nous avançons d’un bon pas grâce à cette dynamique qui associe nos associations, syndicats et pouvoirs publics tunisiens et français, unis autour de ce pôle de l’éducation.Les axes d’action que nous avons choisis, le plaidoyer pour la réforme de l’éducation en Tunisie, l’animation socio-culturelle, les droits de l’enfant et l’interculturalité sont en train d’ouvrir des pistes de transformation dont l’école publique tunisienne a besoin.

Je veux souligner aussi que ce travail collectif sur les deux rives de la Méditerranée est extrêmement important dans le paysage géopolitique de la région.Ce programme est une lueur d’espoir pour un lendemain meilleur, un rapprochement entre les jeunes des deux rives, une compréhension de l’autre basée sur un vécu des difficultés communes, une acceptation et une reconnaissance de nos cultures différentes certes mais dont le partage ne peut qu’enrichir chacun.En travaillant sur les problématiques de l’éducation, nous posons les jalons de solutions pérennes, co-construites car réfléchies ensemble.

 

 

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