A Mayotte, les enseignants au coeur de la crise

Crisse Djoumoi est enseignante dans une école primaire à Dzaoudzi et membre du SNUipp. A Mayotte, la crise sanitaire renforce encore plus qu’ailleurs la crise sociale. Dans un contexte où beaucoup de personnes n’ont plus rien à manger, les enseignants s’adaptent mais redoutent la reprise le 11 mai prochain.

Comment vous êtes-vous organisée depuis le début du confinement pour assurer le suivi des élèves ?

Avec les enseignants de l’école primaire nous avons dû mettre en place un système D. Les 2/3 des élèves dans la classe n’ont pas d’ordinateur à la maison et tous les parents n’ont pas le téléphone. Nous avons donc tout simplement perdu le contact avec certains élèves. Pour assurer cette continuité, les directeurs ont proposé qu’on dépose le travail dans les écoles. Les parents viennent le chercher mais cette situation nous met en danger enseignants comme parents. Nous y allons sans masque et nous n’avons pas non plus de gel hydroalcoolique. 

 

Comment imaginez-vous dans ce contexte un retour à l’école le 11 mai prochain ?

Nous avons peur. Il faut savoir que la situation était déjà particulièrement compliquée dans les écoles à Mayotte.  Beaucoup de classes sont en sureffectifs. D’ailleurs, ⅓ des établissements sont depuis longtemps obligés de fonctionner en rotation : il y a une classe le matin, une autre l’après-midi car on ne peut pas accueillir tout le monde. Les syndicats enseignants alertent régulièrement sur le manque de salles. Comment dans ce contexte assurer le respect des distances, le respect des gestes barrières ? Et je ne parle pas de l’état des sanitaires des écoles. Il y a eu cette année plusieurs coupures d’eau, il n’y a pas de savon. A plusieurs reprises, les parents d’élèves ont réclamé la fermeture des écoles pour insalubrité. Comment imaginer une reprise dans ce contexte  ?

Communiqué de presse du SNUipp – 14 avril 2020 suite au discours du président de la République – http://976.snuipp.fr/spip.php?article1028

 

Comment la population vit-elle cette situation ?

Pour certaines personnes ici la situation est dramatique : les gens ne peuvent plus manger. Beaucoup de gens vivent ici de l’économie informelle qui a été fortement impactée par la crise : ce sont donc des milliers de personnes qui ne peuvent plus subvenir à leur besoin. Il y avait déjà des tensions auparavant, là ce qui se passe est dramatique. 

Par rapport aux questions de prévention, il y a beaucoup de gens ici qui ne croient pas à l’existence du Covid-19 car ils ne connaissent pas de cas autour d’eux. En plus, le confinement est difficile à faire respecter : les gens vivent proches les uns des autres, dans des cases en tôle parfois. Comment imaginer ne pas sortir de chez soi quand on vit dans de telles conditions  ? Avec ce contexte social particulièrement tendu, il est difficile d’envisager une reprise. 

 

Depuis 4 années, Solidarité Laïque agit à Mayotte pour le renforcement de l’accès à l’éducation. La Rentrée Solidaire Mayotte de 2014 à mis en lumière les problématiques réelles et toujours actuelles des élèves et enseignants. En 2018, une délégation départementale de Solidarité Laïque à Mayotte a été créée. Elle travaille avec les partenaires locaux pour mettre en place des projets éducatifs autour du vivre-ensemble. Ces projets seront réadaptés avec la crise du Covid 19. 

 

Propos recueillis par Morgane Bages, chargée de communication

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