Colombie : “La jeune génération doit apprendre que ce qui fait mal à la terre fait mal à l’humain”

Trois ans après la signature des accords de paix, les tensions demeurent vives en Colombie. Comment les éducateurs vivent-ils cette réalité au quotidien ? Par quels biais agissent-ils pour favoriser l’émergence d’une paix réelle ? Rencontre avec Francisco, éducateur et leader social dans le village de Curvaradó, région reculée de Colombie et très touchée par le conflit armé qui a déchiré le pays pendant plus de 50 ans.

Pourquoi avoir choisi d’être enseignant ?  

J’ai choisi de devenir enseignant pour pouvoir transmettre aux enfants et jeunes de mon village ce dont tout être humain a besoin pour grandir : des savoirs bien sûr mais aussi des valeurs. Une société constituée d’individus qui ne pensent qu’à leur intérêt personnel est vouée à la violence et à la destruction. La Colombie est l’exemple même de ce déraillement : c’est bien l’avidité, la soif de pouvoir et d’argent qui ont conduit à l’assassinat et au déplacement de millions de personnes.  

 

Comment ces enfants que tu accompagnes pourront-ils mieux trouver leur place dans la société et participer de cette paix que les Colombiens ont décidé de construire ? 

J’ai moi-même été victime de la terreur puisque j’ai perdu 5 membres de ma famille dont mon père, deux frères, une sœur et un oncle, tous tués par les paramilitaires. Je suis bien placé pour savoir que c’est l’éducation dont j’ai pu bénéficier qui peut contribuer à rompre le cycle de la violence et à protéger la vieA l’école, outre les savoirs fondamentaux, nous enseignons aux enfants l’histoire du conflit, les parties prenantes, comment nous en sommes arrivés là et aussi combien il est important de préserver la terre. 

 

Dans les enseignements, un fort accent est mis sur le respect de l’environnement et la préservation de la biodiversité.  En quoi cela rentre-t-il dans les objectifs du projet « Vamos por la paz ? » 

Une des causes majeures du conflit est la volonté d’accaparement des terres dans le but d’en tirer des revenus. Les forces armées en présence qui contraignent par la violence les populations à se déplacer agissent pour le compte de  grandes entreprises et de groupes mafieux qui veulent s’enrichir à tout prixMonoculture intensive de bananes ou de palme destinées à l’exportation, élevage extensif ou exploitation minière, tout est bon pour forcer les populations à se déplacer et s’accaparer leurs terres! Mais nous savonsnous, depuis des dizaines de générations, que ce qui fait mal à la terre fait mal aux hommes et aux femmes aussi. Protéger le vivant, c’est protéger l’humain dans ce qu’il a de meilleur. On n’arrêtera pas le conflit si la jeune génération ne comprend pas cela dès maintenant.  

 

Il y a encore de nombreux jeunes qui rejoignent les groupes paramilitaires. Inversement, ils sont de plus nombreux à s’engager pour une citoyenneté active et pacifique. Qu’en est-il dans l’école où tu enseignes ? 

Ce que je peux vous dire, c’est que mon choix est d’éduquer les enfants pour qu’ils fassent le choix de la vie, de l’humanité et de la paix. Leur permettre d’aller à l’école et de bénéficier dactivités culturelles et sportives, c’est aussi leur donner des clés pour leur émancipation, pour leur contribution citoyenne à un projet qui fait sens pour tous. Victimes du déplacement forcé, l’éducation est pour nous un outil de résistance pacifique et de défense de notre territoire face aux acteurs armés. Car notre but est bien de vivre tous ensemble, e harmonie avec la nature et en paix.  

 

En Colombie, Solidarité Laïque coordonne  “Todos juntos por la paz” (“Tous ensemble pour la paix”). Ce projet réunit 14 organisations de la société civile colombienne et le réseau France Colombie Solidarités et participe à la construction d’une paix durable. Si les accords de paix avaient marqué un tournant historique pour la Colombie, les défis à relever restent nombreux. 

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