« Les violences policières sont le quotidien de beaucoup de jeunes »

Populations des quartiers populaires, elles ont été en première ligne de la crise pour maintenir l’activité du pays et sauver des vies et seront les premières en subir les effets. Logements exigus, contrôles policiers renforcés, décrochage scolaire, Mams Yaffa, coordinateur des projets à l’association Esprit d’Ebène, partenaire de Solidarité Laïque, nous raconte le quotidien des populations de la Goutte d’Or.

Vous êtes une association active dans le quartier de la Goutte d’Or, comment décrivez-vous le quotidien ?

La crise sanitaire n’a fait qu’accentuer la crise sociale. Depuis le début, les personnes des quartiers populaires sont en première ligne face à l’épidémie. Aide-soignants, infirmiers, agents de nettoyage, livreurs, caissières..etc, ils sont aussi les premiers qui en meurent. En parallèle, les habitants de ces quartiers ont aussi été les premières victimes du confinement. Et pourtant, il faut imaginer le quotidien des familles. Il y a à la Goutte d’Or 60% de logements sociaux. Beaucoup vivent dans des hôtels sociaux où ils ont des lits superposés, déplient le canapé le soir. On peut trouver facilement des familles de quatre personnes qui vivent dans un espace de 15m². Ils se sont donc adaptés et vivent dehors, pour survivre tout simplement. C’est pour cela que l’application du confinement a été compliquée : beaucoup de jeunes étaient dehors, et ont subi des réactions très violentes des forces de police. On vit déjà des situations de tensions avec la police, avec des contrôles réguliers, ressentis comme du harcèlement, et ces tensions se sont aggravées avec la crise actuelle. 

Vous qui suivez de nombreux jeunes, comment ont-ils vécu cette période ?

Il y a eu une tolérance zéro à l’égard des jeunes de ces quartiers. Le confinement a donné un prétexte supplémentaire aux forces de l’ordre pour intervenir et multiplier les contrôles, parfois, comme je le disais avec des usages totalement disproportionnés de la force. Pour les associations qui agissent et qui s’évertuent à apaiser les tensions, à redonner confiance aux jeunes, c’est très dur de voir le travail que nous avons mené jusque-là démoli en quelques heures. Il y a eu pourtant de belles initiatives menées. Certains ont organisé des maraudes solidaires, ont fait les courses pour les voisins. Et même ces actions là ont parfois été découragées. Il y a quelques semaines, un commerçant sénégalais a souhaité procéder à une distribution de masques. La police est intervenue de peur des débordements. Nous en ressentons un profond dégoût : on essaie de faire de la prévention, et même ça, ça ne va pas.

Dans un tel contexte, comment envisagez-vous l’été ?

Nous allons faire face à plusieurs problématiques. De manière globale, les associations vont avoir beaucoup de travail pour recréer du lien. Car cette période va une fois de plus renforcer le rapport négatif que les jeunes pouvaient avoir vis-à-vis de l’Etat. Victimes réguliers de contrôle au faciès, ils vont encore plus subir la répression. Par ailleurs, ce sont souvent des enfants qui n’ont pas d’ordinateur ou de bonnes conditions pour travailler. Les parents peuvent avoir des difficultés en français. Il va falloir essayer de rattraper ce retard scolaire, sinon ils vont le payer à la rentrée. Et puis, on va devoir gérer une poudrière. Beaucoup ne partaient déjà pas en vacances, mais là la crise risque d’accentuer ce phénomène. Les jeunes qui allaient voir leur famille en Afrique ne vont pas y aller. Comment allons-nous les occuper avec un quotidien fait de contrôles de police, avec un été qui s’annonce caniculaire ? 

Votre association Esprit d’Ebène essaie de répondre à la crise de l’emploi des jeunes. Comment agissez-vous concrètement ?

Nous avons plusieurs missions que nous déployons dans le quartier de la Goutte d’Or et au delà. En premier lieu, nous œuvrons effectivement pour l’insertion sociale et professionnelle des jeunes issus des quartiers en travaillant le lien avec les entreprises privées, les pouvoirs publics et les jeunes. Mais nous menons également des actions autour de lutte contre le racisme, notamment un programme « Stop Pigmentation » pour combattre cette mode de la dépigmentation artificielle de la peau qui sévit chez les jeunes. On étudie comment des filles et des garçons s’éclaircissent la peau pour répondre à des normes sociales. On cultive aussi les cultures de solidarité et d’engagement, parce qu’elles participent de la construction de la citoyenneté et de la valorisation sociale chez les jeunes. On les accompagne dans différentes initiatives de solidarité internationale comme le programme “Zero Palu je m’engage” mais aussi Jeunes des 2 Rives, que coordonne Solidarité Laïque, avec qui on partage les mêmes visions sur l’éducation, sur la jeunesse, et la solidarité internationale. Jeunes des 2 Rives par exemple est une belle opportunité pour permettre aux jeunes d’agir, de s’exprimer, de s’ouvrir à l’autre, à soi…

 

Retrouvez une interview de Mams Yaffa réalisée par Jérémie Morfoisse, Directeur Operationnel Education a la Citoyenneté et à la Solidarité Internationale chez Solidarité Laïque

 

 

 

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