“Tout année d’étude supplémentaire se traduit par un supplément de revenu”

Florence Arestoff est économiste, maître de conférence à l’université Paris-Dauphine et chercheuse en économie du développement. Elle fait le point sur les relations économiques entre éducation, pauvreté et inégalités.

Le manque d’accès à l’éducation condamne-t-il à la pauvreté ?

J’aurais tendance à dire oui, car, selon la théorie du capital humain, toute année d’études supplémentaire se traduit par un supplément de revenu. Ce qui se vérifie particulièrement dans les pays en développement, et moins dans les pays développés où la main d’œuvre éduquée est plus nombreuse et donc moins valorisée. Outre l’augmentation de revenus, l’éducation implique aussi d’autres choses : les travailleurs informels les plus éduqués, par exemple, gèrent mieux leur petite entreprise. Selon Amartya Sen, prix Nobel d’économie 1998, être pauvre ce n’est pas seulement avoir un revenu et un niveau de consommation trop faibles, c’est aussi ne rien avoir en quantités suffisantes, ni éducation ni nutrition, notamment.

 

Vous parlez de rendement de l’année d’éducation supplémentaire. Pouvez-vous expliquer ?

Chaque année, les individus décident soit de suivre un an d’études en plus, donc d’investir encore dans leur capital humain, soit d’y renoncer pour aller travailler. Ils comparent donc les coûts engendrés par une année d’études en plus et les bénéfices attendus, surtout en termes de supplément de revenu, et déterminent ainsi le rendement de l’éducation. Les coûts sont les coûts directs (frais d’inscription, d’uniformes, de fournitures scolaires) et le coût d’opportunité, c’est-à-dire ce que l’individu aurait gagné s’il avait travaillé plutôt qu’étudié. Or, les résultats montrent que l’investissement dans cette année supplémentaire est très rentable, avec un rendement autour de 10 %.

 

Si accroître le taux de scolarisation d’un pays va de pair avec un accroissement du PIB, comment expliquer que plus d’efforts ne soient pas entrepris pour réduire les inégalités d’accès à l’école, conformément aux objectifs de l’Education pour tous ?

Dans leur ouvrage « Repenser la pauvreté » (2012), Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo évoquent, entre autres, le manque de confiance en soi des enfants issus de familles pauvres ou le manque d’informations sur les effets économiques de l’éducation. Ce qui conduit les familles pauvres à ne pas ou peu scolariser leurs enfants, soit parce qu’elles n’en voient pas l’utilité, soit parce qu’elles pensent que leurs enfants ne seront pas capables de réussir. Mais le principal problème à mon sens est celui de l’insuffisance de la qualité scolaire dans les pays en développement. Suite au Forum mondial sur l’éducation en 2000, de nombreuses écoles ont été construites et l’enseignement primaire est devenu gratuit dans de nombreux pays, ce qui a permis d’augmenter considérablement le taux de scolarisation. Néanmoins, l’absentéisme à l’école reste très important, de même que le non-achèvement des cycles d’études. Cela s’explique par la faiblesse des apprentissages, elle-même liée à une qualité scolaire insuffisante. Les plus riches choisissent donc des écoles privées auxquelles les familles pauvres n’ont pas accès. S’ajoutent à cela les inégalités de genres qui perdurent dans la plupart des pays en développement.

 

Les bénéfices de l’éducation ne sont-ils que monétaires ?

Pas du tout. L’éducation des femmes par exemple a des conséquences très fortes et très positives sur la santé et la nutrition des membres de leur ménage. Et, pour différentes raisons (retard de l’âge du mariage, pouvoir de négociation plus fort au sein du ménage et dans la société, meilleure utilisation des méthodes contraceptives), plus les femmes sont éduquées et moins elles ont d’enfants. L’éducation est par ailleurs garante de bénéfices que les économistes ont du mal à quantifier, et donc à analyser, comme l’accès à la culture, la diffusion du savoir ou le progrès social.

 

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